La matinée ne se termine plus, je regarde cette horloge comme une sorte d'inquisiteur. Dans 3h30, je saurai. Vendredi dernier, il y'a 5 jours exactement, ma gynécologue nous a annoncé, sceptique, qu'elle trouvait notre embryon trop petit pour l'avancée de la grossesse. 4,5 mm à 9 semaines d'aménorrhée. « Revenez mercredi, nous referons une écho pour voir s'il a grossi ». En rentrant chez moi, je me suis précipitée sur tous les sites pour comparer. 17 mm, 2,5 cm, rien ne correspondait mais tout m'attirait vers l'inacceptable. Moi qui me sentais si bien, je commençais à avoir des doutes. Mes seins n'étaient plus douloureux, mes nausées et vomissements se raréfiaient. Mais au fond de moi, ce petit embryon tant désiré n'était pas mort. Pendant 5 jours, j'ai retenu mes angoisses, pleuré au seul contact de mon compagnon. Je réalisais qu'une erreur de datation de 3 semaines n'était pas possible.

Nous nous sommes directement dirigées vers l'échographe. Ce jour là, j'étais venue seule à la consultation, mon compagnon était parti la vielle à la Réunion pour le travail, pour 10 jours. J'ai tout d'abord vu : la recherche difficile de l'embryon, sa petite taille, sa forme non évoluée. Mais je me sentais toujours bien. C'est alors que j'ai entendu : tout porte à croire que la grossesse n'a pas évoluée et s'est arrêtée. Le couperet. La noyade, la submersion. Mes larmes sont montées, ma gorge s'est serrée. S'est ensuit un long monologue de ma gynéco, incompréhensible. Au loin résonnait « grossesse arrêtée ». Je suis repartie avec un courrier, et la demande de ma gynéco d'aller aux urgences.

Je suis alors rentrée dans cet hôpital, qui était mon choix de prédilection pour mon accouchement. Et je me suis dirigée vers le secrétariat d'admission. Pleine de larmes, impossible à arrêter, j'essaye de prononcer le mot fausse couche, explose en sanglots, attire les regards de tous les patients. Je suis vite reçue par l'urgentiste qui m'explique sereinement les causes d'une grossesse arrêtée, les forts pourcentages de fausse couche pour une première grossesse et la marche à suivre. Sa voix posée m'apaise. Il m'invite à réfléchir à trois solutions : la fausse couche spontanée, celle médicamenteuse et le curetage par anesthésie générale. Je suis ensuite reçue par l'interne en gynécologie qui me demande de refaire une échographie pour s'assurer de l'arrêt de la grossesse. L'image est plus nette. J'aperçois cette grande poche noire, l'oeuf, et une toute petite tache blanche, mon embryon. Elle me confirme qu'il n'y a pas d'activité cardiaque. Je n'accepte toujours pas. Elle me propose de me laisser le temps et de laisser décider la nature. Je panique à l'idée de me retrouver seule pour cette épreuve. Elle me montre alors à l'image une sorte de nuage blanc à côté de l'oeuf : c'est la preuve que tout est en train de glisser vers la sortie. La fausse couche est amorcée. J'accepte les médicaments, elle me tend 8 comprimés et me demande de prendre rendez-vous pour une échographie dans 10 jours : « le 15 par exemple ». Je m' effondre, c'était la date de l'écho du premier trimestre.

Je rentre seule chez moi, avec une tonne de sushis, du saumon fumée et de la charcuterie. Même sans appétit, j'ai envie de me remplir, de combler ce vide en moi. Mes sœurs m'appellent, me parlent. La grande me parle de la mort in-utéro de ses jumelles, de la solitude qu'elle a ressenti à vivre seule cette épreuve, même entourée. Sur ce, ma copine arrive, accompagnée de son garçon de 15 mois pour venir récuperer une tente de camping. Je me dis qu'elle va me remonter le moral, je suis bien contente qu'elle passe me voir. Elle s'exclame en arrivant : « il a fait caca au pot !! bravo, bravo ! ». J'ai envie de refermer la porte sur ses paroles. Elle rentre, toute pimpante, et me parle des exploits de son fils et aborde de loin cette fausse couche. « C'est hyper fréquent, 2 mois c'est rien, il devait avoir un problème chromosomique, la nature fait bien les choses tu sais, imagine si tu avais appris un problème plus tard ? » Non je ne sais pas, non je n'imagine pas. Là, en cet instant, je ne veux pas faire partie des 15%, je veux être exceptionnelle, bordel ! Je veux qu'on me prenne dans les bras et qu'on entende mon désarroi. J'ai perdu mon enfant, qu'il fasse 4 mm ou 4 m, peu importe. C'est un deuil, et je comprends que je vais le traverser seule.

J'appelle mon compagnon, il ne sait pas quoi en penser. Rien ? Rien. « Oui c'est dommage ». Je pleure. Sans cesse. Ma sœur vient dormir chez moi, l'autre m'appelle toute les heures. Je préviens le peu de personnes au courant que c'est la fin de l'épisode bébé 1, que je suis seule et que j'appréhende la fausse couche. Mais tu n'es pas la première... et puis 4,5 mm c'est tout petit, tu ne sentiras rien, tu ne verras rien. Je reçois un texto d'une collègue qui a vécu une fausse couche à 9 semaines, comme moi. « Je pense très fort à toi et je t embrasse très fort ». Celui de ma cousine me dit « j'arrive avec pretty women et je te gratterai le dos toute la nuit ». Elle est à 300km, ne viendra pas, mais je sens déjà sa chaleur près de moi. Tout simplement. C'est de ça dont j'ai besoin. De pensées, de câlins virtuels.

Le matin, je pars m'acheter de la nourriture : des légumes bios et de la bonne viande, pour prendre soin de moi les prochains jours. J'installe et prépare ma maison : des serviettes propres, les médicaments anti-douleurs, des bouquins, les télécommandes, des verres, des bouteilles d'eau. Tout est à portée de main. J'ai l'impression de revivre les derniers jours d'un condamné.

Ma sœur a pris son après-midi, je décide de commencer le traitement cytotec à 13h15. La prescription est de 4 comprimés par voie vaginale. Je regarde sur internet la posologie et les effets secondaires et je m'aperçois que ce médicament et en fait un anti-ulcéreux. Et le principal effet indésirable est les contractions intra-utérines. L'angoisse monte, il ne faut pas que je réfléchisse. Je les mets. J'attends. Je propose à ma sœur de corriger sa thèse et me penche deux heures sur la correction. J'attends, toujours rien. Je me sens mieux aujourd'hui. 18H00, je vais aux toilettes et vois le premier filet de sang. J'explose en larme. Pendant ce mois présumé de grossesse, je n'avais qu'une hantise, voir du sang couler. Il n'y avait rien eu, aucune trace. Et là je réalise. Mon corps manifeste la perte et je sens la douleur traverser mon cœur. J'ai l'impression d'avoir mes règles, je sens légèrement mon ventre tirailler. Mais rien ne se passe. Demain, ma sœur travaillera et je serai probablement seule quand cela arrivera. Je reprends 4 comprimés 24 heures après. J'attends. Je dors, sous les effets probablement de la codéine. Je m'occupe de ma maison, je regarde d'innombrables bêtises à la télé. Rien. J'attrape l'emballage des comprimés et regarde la date de péremption. Vague pressentiment. Ils sont périmés depuis 4 mois ! J'appelle les urgences paniquée. Le médecin s'énerve contre son équipe mais me rassure et me dit qu'ils devraient tout de même être efficaces.

Je pars dormir chez ma sœur. Je dors à n'en plus finir, rêve agréablement. Je suis tiraillée entre diverses émotions. Le matin, mes hormones sont sans dessus dessous. Ma sœur me fait remarquer que toutes mes paroles sont négatives. Je me mets à pleurer pour un oui ou un non. J'appelle mon compagnon mais je n'entends pas ce qu'il dit, ses paroles sont dénuées de compassion, je m'étonne qu'il ne soit pas affecté. Il me demande d'appeler les copines, je lui explique, il me repropose de les appeler quand même. Il me raconte alors « une pire nouvelle », que la copine du copain de son copain machin truc a du arrêter sa grossesse à 5 mois ! L'exorciste parle alors à ma place : « mais j'en ai RIEN à FOUTRE de la copine du copain de machin ! ». Il s'énerve, je m'énerve, je raccroche les nerfs en pelote. Ma sœur m'appelle, m'envoie des photos, des textos. Ma copine m'envoie : « coucou ça va ? », oui, super, l'éclate totale. Sinon mon portable reste silencieux. Avant de me coucher, je sens de légères contractions. Je commence à perdre pas mal de sang, mais rien d'alarmant. Au bout de 10 min, plus rien. Tiens c'est peut-être fini ? Ma sœur me dit qu'on est pas obligé de souffrir, ça peut s'apparenter à des règles douloureuses seulement. Je me couche satisfaite. Au fond, c'est triste mais pas si terrible.

Je suis réveillée dans la nuit par un malaise. Tout tourne autour de moi, je sens que je vais tomber. Ma sœur me tient la main, me dit que j'ai des couleurs, que j'ai du me lever trop vite et qu'il faut que je me détende. J'ai envie d'appeler les pompiers, j'ai l'impression que je vais mourir. Mais 5 minutes plus tard, tout va mieux. Je me rendors. Probablement une crise d'angoisse.

Dimanche. Lever. Toilettes. Je sens quelque chose sortir de mon vagin, un gros caillot blanchâtre. J'ai lu qu'il s'agissait de l'oeuf et de l'embryon. Il mesure environ 2 cm, je ne ressens rien. Je suis contente, c'est surement la fin. D'autant que je me sens en pleine forme aujourd'hui. J'appelle un copain pour que l'on aille se balader au soleil au bord d'une rivière. L'après-midi avance, il me fait du bien, le soleil me donne espoir. Puis une étrange sensation m'envahie. Je suis trempée. Il faut rentrer, j'ai, de plus, de légers spasmes dans le ventre.

Les contractions s'intensifient. Il est 17H30. J'essaie de regarder un ballet de Pina Baush mais tout me semble violent. Je commence à avoir mal. J'appelle ma sœur pour lui dire d'être sur le qui-vive. J'appelle mon autre sœur, la douleur me fait pleurer, je culpabilise à l'idée de lui faire vivre ça mais je ne veux pas être seule. Elle me rassure, me parle de son week-end pour me changer les idées mais sa voix est loin. Ma sœur doit venir rapidement, je sens que je faiblis. J'ai l'impression qu'elle arrive à pas de choux. Mon autre sœur me garde au téléphone. Les contractions sont d'une douleur indéfinissable. Du sang coule en continu. Je ne trouve aucune position soulageante. Ma sœur arrive, et me fait remarquer ma couleur exsangue. Elle me dit qu'elle est là, qu'elle ne peut pas faire grand chose mais qu'elle est à coté. Je m'allonge en position fœtus dans ma douche, l'eau m'apaise quelques instants mais je ne tiens plus. Je demande à ma sœur d'appeler le 15. Ca fait déjà deux heures et je ne sens plus mes mains qui tremblent et fourmillent. Elle me rassure à nouveau, c'est tout à fait normal, il faut prendre son mal en patience, souffler. Elle n'appellera pas. C'est qu'il va sortir. Je me dis que je suis forte, que cette épreuve me rendra encore plus forte. Mais pour l'instant, je suis allongée dans ma salle de bain, des serviettes par terre, à poil. Ma sœur sourit et me dit qu'on dirait que je me suis prise une grosse cuite. Je souris un peu. Je pense alors à ma cousine qui a accouché à quatre pattes. Je me mets dans cette position. Je sens une masse en bas de mon ventre. Je panique à l'idée de me dire que je vis un accouchement. Les contractions ont lieu toutes les deux minutes et sont de plus en plus intenses. Je commence à grelotter. J'arrive à me trainer jusqu'à mon canapé. La chaleur de ma couverture m'apaise. Les contractions s'espacent. Je ne saigne plus depuis 30 min. Je reprends des forces. Il est 21h30. Les douleurs se calment. Je retrouve des couleurs. A 22h15, je plaisante avec ma sœur au téléphone. Mais un sentiment ne me lâche pas : rien n'est sorti. Etait-ce seulement le début de l'épreuve ? Impossible, mon corps ne supportera pas un deuxième épisode. Je pars me coucher. Le sommeil ne vient pas. J'irai aux urgences demain matin. Mais alors, je vais devoir subir un curetage ? Ca veut dire que ce n'est pas encore fini ? Je suis traumatisée d'avoir vécu ces heures intenses. Je n'aurais jamais cru vivre de telles sensations. Vers 4h30, j'ai une soudaine envie de faire pipi. Je remarque que je me sens bien, même si je n'ai rien avalé de la soirée. Je me recouche. Et c'est là, à précisément 4h36, que je le sens. Une masse qui descend et tombe dans ma culotte. Je regarde vaguement et me précipite aux toilettes. Il est là. Cet enfant déjà projeté, ses joues rondes et la blondeur de ses cheveux, ses yeux en amandes et le sourire de son père. Il est là, comme le pire des cauchemars, de la taille d'un kiwi, telle une grenade sanglante et gluante, prêt à être jeté dans les toilettes. Je tire la chasse. J'ai jeté le bébé avec l'eau du bain. C'est un peu ça.

Maintenant il faut aller de l'avant. Sécher ses joues, jeter les serviettes, laver ses toilettes, frotter sa douche et jeter les poubelles. Et oublier, dissimuler ce tatouage indélébile dans notre mémoire et s'empêcher d'hurler au monde que l'on a perdu ce minuscule embryon. Oublier ce tatouage sur le front «tu fais partie des 15% ahahhahaha ». Oublier l'amertume et l'envie d'appeler ses amies pour leur crier leur égoïsme. Réfléchir à pourquoi une telle envie de plaquer son mec qui au fond doit être rongé par la tristesse et les remords de n'avoir pas su trouver les mots.

Remercier ses sœurs sans savoir comment arriver à leur hauteur.

 

Et penser à celle qui vit cette épreuve et qui se sent incomprise. Lui envoyer pleins de câlins et de chaleur. Et Revivre.